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Biographie 2017-06-29T11:40:55+00:00

« Ses écorchés, mannequins décharnés dont la peau et la chair se sont transformées sous les pinceaux et marqueurs (os, tibias, mâchoires, bassins et seins comme autant de cadavres, soumis à la dissection à l’école vétérinaire d’Alfortville ou au Muséum sous les scalpels de Fragonard ou de Cuvier, sont comme revivifiés par une humeur sinon un humour faisant la nique à la grande faucheuse.
Cadavres gonflés à la couleur, revivifiés par les fantaisies sexuelles, obsessions récurrentes chez Attali. Un vitalisme frisant l’incompréhensible habille et dresse des costumes à ces anatomies déconstruites et recomposées. Les vanités résistent aux vicissitudes tout comme le fait le peintre-graveur-mouvementiste Jean Attali. »

Pierre Bouvier, socioanthropologue

Toute la vie de Jean Attali est une histoire d’amour avec les femmes. Elles sont effrayantes, ses femmes, omnipotentes, crues, fraîches et sexuellement fortes. Le combat qu’il exécute est une lutte contre la mort que seules les femmes semblent capables de mener à bien. Leurs hanches recueillent la vie, accueillent les hommes, elles sont le ventre du monde, le sein de l’humanité, elles prennent, elles donnent. Jean Attali exprime leurs corps, imprime leur désir…

Fanny Lassere, magazine Sub Yu, www.sub-yu.fr

Fiche d’Identité

Patchouli

Vierge ascendant pois chiches

Miles davies, Chet baker, Nat King cole, Ella fitzgerald…

Nuances de couleurs chaudes, paillettes et transparences

Jean Attali – personnage multiple et haut en couleur, homme descendu du swing, liberté ambulante, peintre, sculpteur, graveur, pédagogue sans diplôme et malgré-lui, grand militant pour les droit sociaux des artistes, bulle puante du marché de l’art et de la spéculation qui depuis les années 1960 renforcent leur emprise sur le champ artistique… Comme il le dit lui-même, il lui faudrait dix secrétaires pour gérer son quotidien.

Il naît le 17 juillet 1937 à Casablanca, au Maroc. Il apprend le français et fait son initiation à l’image au cinéma où il passe toute son enfance – sa maison familiale partageant l’escalier de service de trois salles de cinémas de la ville.  A l’école, il y va équipé d’une boîte de couleurs et s’installe au fond de la classe pour dessiner.

Élevé dans ce pays du soleil, de la mer, des couleurs intenses, des odeurs capiteuses et des joies simples qu’avait si bien décrit Camus dans ses essais « Noces » et « Eté », il découvre son amour des femmes.

A l’âge de 17 ans, nous sommes alors en 1955, il se fait adopter par un groupe de maquereaux, propriétaires de quelques bistrots à Fez. Pendant que la famille s’inquiète, Jean le temps d’une semaine devient roi du village et profite des ses beautés.  Le soir du 15 août, il est finalement retrouvé par les policiers. En attendant l’arrivée de son père, il fait la conversation parlant de Sartre, de Prévert et de peinture. Quelqu’un apporte le journal – on y apprend la mort de Fernand Léger- Jean est attéré. Les policiers étonnés par l’émotion du jeune et apprenant sa passion pour la peinture lui conseillent de s’engager comme volontaire dans l’armée. Cela lui permettra, lui disent ils, de choisir sa destination et d’aller à Paris. Ainsi, se retrouve-t-il quelques mois plus tard, sur un bateau à destination d’Alger avec des rappelés d’Indochine. L’Algérie ce sera: 28 mois d’armée, 3 noëls, 3 jours de l’an.

Le 15 décembre 1955, à 4h du matin, avec ses deux valises qui répandent derrière lui les odeurs de bouc et de patchouli, il arrive à Paris, à la Gare du Lyon. Ses premiers pas, cette nuit là l’amènent à Saint-Germain, fort loin de la caserne de Montlhéry où on l’attend. La première question qu’il pose à un passant est l’adresse d’un club où l’on peut écouter du jazz. Le passant, qui s’avère être Bernard Vitet – un des plus grands trompettistes de l’époque, l’amène à la porte du mythique Club Saint Germain des Prés, situé rue Saint Benoît.

Au lieu de repartir le lendemain à l’école des officiers,il se laisse convaincre facilement par les conseils de René Urtreger qui l’invite à profiter du moment. Ce moment dure 15 jours, de musique et de danse. Ce ne sera donc que le 30 Décembre par un froid de canard qu’il rejoindra la caserne, sans papiers et sans ordres de mission……perdus dans les nuits de Saint germain.

Pendant son service militaire d’abord aux casernes de Montlhéry et d’Evreux, ensuite en Algérie, ses cheveux coiffés à la Angela Davis et son caractère cabotin lui valent de devenir le souffre-douleurs de ses camarades et la brebis noir de la division. Ses incartades et son fusil rouillé lui vaudront de passer 45 jours au trou avec “l’honneur” de la signature du général Salan apposée sur cette mesure de sanction. En 1958, après deux ans de service, il retourne à la vie civile et surtout à Paris. Son livret militaire comporte l’annotation « A ne jamais ré-engager » souligné en rouge.

En 1958, il reprend donc le travail de taxi boy-portier et de danseur au Club Saint Germain. Pendant près de dix an,s il verra passer la nouvelle génération des musiciens, acteurs, et écrivains…. bref, toute l’histoire de la Nouvelle Vague en train de se faire.

Il passe ses nuits en transe sur le parquet, se couche à 5h du matin, et l’après-midi parcourt la capitale en compagnie de musiciens de Jazz, et souvent d’une nouvelle Brigitte Bardot…

L’hiver à poil dans un manteau de fourrure, l’été en vêtements de couleur, toujours avec ses cheveux partant dans tous les sens… il est LE personnage du quartier.

Il squatte, rue de Seine, un appartement à deux pas de l’Ecole des Beaux-arts.

Son entrée dans l’institution est le fruit d’un heureux hasard. Un jour, n’ayant pas le courage de se rendre aux Halles afin de déjeuner, il se rend à la Palette où se côtoient les plus grands noms de l’histoire de l’art contemporain, mais aussi les apprentis de l’ENSBA. Il fait le con, rigole avec les apprentis et ces derniers l’embarquent vers la cantine de l’école. Sans jamais avoir la carte d’étudiant, il s’installe et travaille jusqu’en 1968 dans l’atelier de Jean-Eugène Bersier – professeur de gravure. Il est protégé par Jean-Pierre Marchadour – Massier de l’atelier de gravure – dont il deviendra très rapidement le protégé et le chouchou.

Sa première exposition en France a lieu en 1960, année où il gagne le premier prix de peinture de la ville d’Annemasse. En 1967, il installe au 18 rue Saint-Antoine, son « Atelier utile et à tout faire » où il forme des graveurs et des imprimeurs. Il devient en 1968 membre fondateur de la Biennale internationale de l’estampe. Le vernissage de cette manifestation, ayant lieu à l’ARC, correspond aux débuts des grèves dans les usines et les universités. Les artistes présents décident de faire les lithographies pour soutenir leurs postulats. Attali de son côté rejoint la Commission idéologique organisée à l’Ecole des Beaux-arts par Pierre Gaudibert qui reçoit les artistes venant parler des difficultés qu’ils rencontrent dans leur vie quotidienne, à savoir manque d’ateliers, de ressources, de commandes, l’impossibilité d’être attaché au régime travailleur ou à la sécurité sociale, statut très flou aux yeux de la loi (à savoir le même qu’avaient à l’époque les militaires, les bonnes sœurs et les curés…).

Mai-68 n’est pour Attali que le début de sa lutte, qu’il va poursuivre dans le cadre du Front des Artistes Plasticiens. Ainsi dans les années 1970-80, il participe à la dénonciation de l’exposition 72-72 (n’étant finalement qu’une récupération idéologique de la création contemporaine par le gouvernement de Georges Pompidou), s’engage dans la lutte contre la CAVAR pour obtenir les droits sociaux pour les artistes, proteste contre les expulsions des populations habitant les quartiers en construction/aménagement (Bercy, Marais…), il fait partie du COBA, dénonce la participation de la France à la coupe du monde du football en Argentine, et du boycott les Jeux Olympiques de Moscou (1980), etc. etc. etc.

Parallèlement, sans jamais se mettre en avant ni penser à sa carrière (Ce que je veux démontrer, c’est que je ne me suis pas fait avoir, que je savais très bien ce que je faisais et je savais que j’acceptais la merde et je savais que j’avais raison. Moi je ne pouvais pas regarder les mecs qui se faisaient payer en millions alors que les autres crevaient de faim, je ne supportais pas, je ne pouvais pas jouer à ce jeu), dans son atelier-galerie, il organise des expositions pédagogiques et didactiques sur les techniques de la gravure auxquelles il invite tant les professionnels que les amateurs et les écoliers ; ou bien des expositions plus politiques dénonçant les mécanismes du marché de l’art, si ce ne sont pas les portes ouvertes, les fêtes et le banquets des coquillages qui attirent tout le monde artistique de Paris. En 1982, il crée l’Association pour le développement de l’estampe et la multiplication des images.

En parallèle à son œuvre gravée, Jean Attali n’a de cesse de dessiner et de peindre, pourchassant nuit et jour le cadavre démesuré de toute éternité.  Or il n’est en rien nihiliste : s’il croque méchamment ses personnages c’est dans le châtiment enjoué de la supériorité de la vie comprise, assumée, portée dans la conscience de la mort, pour la défier, une fois encore une fois de plus par le jeu de l’extase. Dessins provocants, tableaux parfois surchargés où se déplie la peau décharnée des anges contraints à expier leurs incarnations forcées. Il faut dire que Jean Attali n’a pas son pareil pour invoquer les tourments de l’âme humaine dans des situations insolentes, personnages tourmentés et joyeux à la fois, regards tournés vers ce terreau charnel qui l’a vu grandir…

Quand sexe et spiritualité œuvrent à l’émancipation de l’humanité…

À croire que sa roue d’Ixion sur laquelle il ligota son imagination créatrice, c’est la torture du travail, la jouissance d’une quête poursuivie sans relâche dans le dessein de s’absoudre d’un crime de lèse-parenté par l’expiation : ni dieu ni maître ni pair. Seul le trait s’emparant de la feuille vierge parvient à apaiser la brûlure du manque, à étancher la soif d’un mirage planant au-dessus de lui, ange gardien mais tout aussi espiègle dans la désinvolture avec laquelle il le nargue, encore et encore…

Comme on peut le supposer, une telle intransigeance, introuvable dans le monde d’aujourd’hui, se payent… Et comme Attali dans sa générosité, n’a jamais demandé un centime à personne, en 2004, il perd son atelier, ne pouvant garder qu’un petit appartement au 3ème étage du 18 rue Saint-Antoine où s’entassent aujourd’hui des piles des dessins, des sculptures, des objets plus qu’étranges, des caisses aux trésors, des toiles commencés, jamais finies ; et que le travail frénétique implose…

Texte de Maria Tyl

Maria TYL est une ancienne élève de l’Université de Varsovie & de l’École du Louvre. Elle est actuellement doctorante à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales dans la section Arts & Langages. Sa thèse, sous la direction de Gisèle Sapiro, s’intitule Modes de circulation internationale de la production artistique – Relations entre la France et la Pologne (1950-1980).
Passionnée par la culture française, elle partage sa vie entre Katowice et Paris.
Elle e a publié aux éditions du littéraire – Mai-68 : Révolution symbolique ou inertie institutionnelle ? L’enseignement artistique à l’École Nationale Supérieure des Beaux-arts dans la tourmente – (La bibliothèque d’Alexandrie), janvier 2017

puis  « Art Abs­trait géo­mé­trique — autour de la col­lec­tion Kouro » aux Edi­tions Gale­rie le Mino­taure, Gale­rie Jean-François Cazeau et gale­rie Alain le Gaillard, 2017.